6,2 % en rythme annuel ! Le chiffre d’inflation aux États-Unis pour le mois d’octobre (CPI) publié le 10 novembre est au plus haut depuis 30 ans. Il faut remonter à novembre 1990 pour trouver une marque plus élevée outre Atlantique. En Europe, le même indicateur s’affiche au-delà de 4 %, égalant le record historique de la zone euro, en juillet 2008.

Les réactions politiques à ces chiffres n’ont pas tardé. Aux Etats-Unis, l’incontournable Joe Manchin, devenu le pivot de la fragile majorité démocrate au Sénat, a appelé « Washington » à se saisir du sujet et menacé de ne pas voter le deuxième volet — celui à 1700 milliards de dollars — du plan de reconstruction de Joe Biden tant que la pression à la hausse des prix n’aurait pas diminué.

Volonté de stabiliser les prix

En Europe, ce sont les Allemands qui ont été les plus virulents et les plus directs : malgré des négociations toujours en cours pour bâtir une coalition de gouvernement à Berlin, les libéraux du FPD ont vivement interpellé la Banque centrale européenne (BCE) et sa présidente, Christine Lagarde, accusée d’indifférence aux angoisses du consommateur et surtout de l’épargnant allemand.

La pression est donc incontestablement en train de monter sur les banquiers centraux pour remettre la « stabilité des prix » au centre de leur action. Ceux-ci avaient depuis longtemps anticipé la question afin de se donner des marges d’appréciation en cas de retour de la hausse des prix. Afin de ne plus être contraints par l’atteinte d’un seuil d’inflation prédéterminé — les fameux 2 % déclenchant quasi automatiquement des actions de restriction monétaire, ils ont changé il y a plusieurs mois la définition de la stabilité monétaire.

Le seuil symbolique des 2 %

C’est la Fed qui a été la plus prompte et la plus radicale dans cet exercice. Dès août 2020, lors du séminaire des banquiers centraux à Jackson Hole dans le Wyoming, Jerome Powell liait une éventuelle future action en vue de contrer l’inflation à un dépassement « symétrique » à la hausse du seuil de 2 % de la mesure préférée de la Fed, l’inflation dite « Cœur PCE », plus représentatif selon elle de la pression réelle sur le pouvoir d’achat des ménages américains.

Or non seulement cette dernière mesure n’est, à ce jour, que de 3,64 % — certes nettement au-dessus du seuil de « symétrie » mais loin des 6,2 % de l’indicateur PCI — mais entre décembre 2018 et mars 2021, la marque était systématiquement sous les 2 %. Autant dire que rien ne presse !

Sans aller jusqu’à basculer vers cette méthodologie « symétrique », la BCE a elle aussi changé son approche, un peu moins d’un an après son homologue américaine. En juillet 2021, elle a précisé qu’elle cherchait non pas à atteindre les 2 % d’inflation sur un mois, mais sur plusieurs mois, voire plusieurs trimestres. Seule une moyenne nettement supérieure à 2 % sur longue période serait donc susceptible de déclencher des décisions de durcissement monétaire.

Pas de hausse de taux en 2022

L’année 2011 est évidemment dans toutes les têtes à la BCE : après avoir relevé deux fois ses taux suite à la montée brutale du pétrole, l’institution de Francfort avait dû faire machine arrière en catastrophe alors que la crise des dettes de la zone euro menaçait la monnaie unique. Face à cette nouvelle situation de hausse continue des prix depuis la fin du deuxième trimestre de cette année, les deux institutions semblent bien décidées à utiliser cette liberté annoncée.

Malgré les anticipations plus agressives des marchés, qui attendent désormais deux hausses de taux de 0,10 % en 2022, Christine Lagarde a ainsi déclaré le 4 novembre qu’une hausse de taux en 2022 n’était pas à ce stade dans les plans de la BCE. Nous restons donc en territoire négatif à -0,4 %. Même les achats mensuels d’actifs ne vont baisser, à ce stade que « modérément », donc à rythme proche de 70 milliards d’euros. Une paille.

Quelle politique monétaire ?

La Fed n’est pas en reste. Certes, elle a annoncé une diminution de 15 milliards de dollars par mois de ses achats d’actifs dès ce mois novembre, à 105 milliards tout de même. Mais tout comme la BCE et malgré une pression inflationniste bien plus forte Outre-Atlantique, elle refuse d’avancer un calendrier pour remonter les taux et les membres du comité de politique monétaire — à l’exception de James Bullard de la Fed de Saint Louis, se succèdent pour repousser cette perspective.

L’argument est le même pour les deux institutions : l’inflation actuelle est due non pas à un excès structurel de la demande sur l’offre générant une spirale d’augmentation prix-salaires, mais à des facteurs temporaires, tenant avant tout à la fragilité du système énergétique et des chaînes d’approvisionnement mondiales post-Covid face à un choc de demande brutal mais très ponctuel car lié aux soutiens accordés pendant la pandémie.

Pression politique et sociale

Il faut donc tenir bon car la politique monétaire ne peut résoudre seule des problématiques logistiques ou énergétiques. Une hausse de taux ne ferait que casser l’élan de croissance et plonger le monde dans la stagflation.

L’argument s’entend et le risque d’étouffer une croissance tellement désirée voici encore quelques mois est réel en cas d’erreur des banques centrales. Mais la pression politique et sociale ne risque pas de s’éteindre de sitôt. Un nouveau test en perspective pour l’indépendance des banques centrales. Les marchés seront très attentifs à toute perspective de relèvement des coûts de financements mondiaux.